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Pour tromper l’ennui au travail, ils cumulent 2, 3 voire 4 jobs

Et si cumuler plusieurs jobs devenait la norme ? La nouvelle génération, du moins une partie, semble insatiable de nouvelles expériences. Souvent sous la peur de l’ennui, elle multiplie le nombre d’emplois. Ces « cumulards » nous ont raconté leur vie, pour certains divisée entre salariat et mission « passion ».

L’ennui. Voilà la principale cause qui pousse Frédéric (le prénom a été modifié) à travailler en plus de son emploi salarié de juriste. « Le rythme métro-boulot-dodo n’est pas un mythe, tempête-t-il. De plus, je ressens un manque de reconnaissance : dans mon entreprise, les juristes sont mal perçus, considérés comme un frein au business, et les sujets juridiques ne sont pas du tout priorisés, ni même pris au sérieux par la direction. »

Alors il y a trois mois, le jeune homme de 26 ans, se lance dans le freelancing en tant que consultant en stratégie réglementaire. 35 heures par semaine préservées pour son employeur, 5 heures pour son premier client. L’affaire roule si bien que très vite, il pousse ce contrat à 10 heures hebdomadaires. « J’ai accepté ce « sacrifice » car je sais que je serai récompensé de cet investissement. » Pour le moment, il ne souhaite pas basculer en 100 % freelance. Il se sert de son emploi salarié pour monter en compétences sur certains sujets techniques, et « se constituer un joli réseau, fort bien utile pour la suite de ma carrière, surtout si je bascule 100 % en free-lance ».

Comme lui, près de 2,1 millions de personnes exercent simultanément plusieurs emplois selon une étude de l’Insee publiée en 2020. Parmi eux, tous ne font pas le choix de la pluriactivité et beaucoup subissent le cumul de temps partiels. Les salariés qui exercent une activité salariée à titre principale, complétée par une activité non salariée sont en réalité 1,5 %. A l’inverse, 4,2 % exercent une activité salariée à titre secondaire en complément d’une autre à leur compte.

Trois jobs, deux pour le plaisir

Linda, 36 ans, n’était pas partie pour cumuler. Elle a démissionné de son job en finance grassement payé pour partir vivre avec son mari et ses deux filles dans leur maison secondaire à Artenay dans le Loiret, à 1h10 de Paris en train. « Il y a trois ans, ça a été le gros ras-le-bol. On travaillait beaucoup et on ne voyait pas assez nos jumelles. » Sans parler du problème de la hiérarchie propre au secteur bancaire qui lui pesait.

Le projet : se poser pour préparer une aventure entrepreneuriale au Cambodge, là où elle a ses origines. Ce rêve vole en éclat avec la crise du covid et la famille se pose alors la question : que faire ? « Mon mari me dit alors la phrase qui va tout déclencher : « fais la formation qui te fait plaisir » ». Linda a toujours adoré le sport mais ne l’avait jamais envisagé sous un angle professionnel. Ni une, ni deux, elle s’inscrit dans une formation de six mois pour devenir coach sportive.

Aujourd’hui, elle jongle entre les renforcements musculaires, les étirements et les activités chorégraphiées. En tout, sept heures de cours par semaine. Seulement voilà, financièrement, le compte n’y est pas. Même si ici, le coût de la vie est bien moindre qu’à Paris, il faut faire vivre la famille. Et si elle reprenait ses missions de consultante en finance ? Loin d’elle l’idée de signer un CDI à temps plein. Simplement quelques missions ici ou là. Elle réactive son réseau et décroche des missions ponctuelles en CDD, toujours aussi bien payées.

Ces contrats sporadiques financent le train de vie de la famille. Linda jongle alors avec ses deux métiers, avant d’en ajouter un troisième. Cette hyperactive devient correspondante pour le journal La République du Centre. Toujours pour le plaisir, et pas vraiment pour l’argent. « Les missions auprès des banques, c’est 99 % de mes revenus », résume-t-elle.

Emploi salarié = source de revenu principale

Pour Matteo (le prénom a été modifié) non plus, cumuler (aussi appelé « slasher ») n’est pas motivé par l’argent. Ce tout juste trentenaire est agent de sûreté ferroviaire à la SNCF. En plus, il est pompier volontaire. Trois fois par semaine, il assure douze heures de garde à la caserne, payée chacune 90 euros. « Une somme certes bienvenue mais si j’avais voulu gagner de l’argent, j’aurais fait autre chose. »

Il aime ce métier pour le côté technique, la manipulation des lances, de l’échelle. Mais il trouve surtout à la caserne un esprit de corps, qui lui manquait à la SNCF. « Tout le monde habite proche de la caserne, il y a une vraie cohésion entre les pompiers », ajoute-t-il.

Matteo comme Linda ou Frédéric ne veulent pas quitter leur job principal. En tout cas pas tout de suite. Il leur apporte stabilité, compétences et surtout assise financière. Pour s’en émanciper peu à peu, Frédéric, le juriste, a commencé à se constituer une épargne et à investir en Bourse afin de diversifier ses sources de revenus. En attendant, il « slashe ».

Selon Elodie Gentina, ce phénomène du slashing relève d’une tendance de fond. « La pluriactivité a doublé en dix ans, tout comme le freelancing », souligne l’enseignante-chercheuse à l’Ieseg School of Management. Pour celle qui décortique les comportements de la Gen Z (née entre 1997-2010), c’est avant tout une histoire de niveau d’intérêt. A peine l’ennui point qu’ils cherchent une autre activité à exercer. « Le challenge pour le manager est d’arriver à maintenir le plus longtemps possible cet état d’euphorie, de passion forte en leur proposant des missions sur mesure, différentes, et qui collent à leurs aspirations. L’important pour fidéliser les Z est de les faire évoluer rapidement en fonction de leurs aspirations et de leurs capacités. Ce que recherchent les Z, c’est un job « cool » mais aussi challengeant. » A défaut, ils partiront. Ou ils slasheront, en attendant de mettre la main sur le job parfait.

Les professions intellectuelles aussi multiplient les jobs

On découvre que le cumul des jobs jusqu’ici réservé aux travailleurs les plus précaires, contraints de multiplier les emplois pour approcher un salaire plein (comme l’illustre le livre « Le Quai de Ouistreham », de la journaliste et écrivaine Florence Aubenas, Editions de l’Olivier, à propos des femmes de ménage), séduit désormais une partie des jeunes diplômés, décidés à casser la linéarité de leur carrière.

Cette carrière multicasquette demande quelques gymnastiques d’agenda. Matteo place ses 36 heures de garde hebdomadaire sur ses congés payés de la SNCF, ou entre deux journées de travail. Il reconnaît que ce n’est pas toujours facile, mais « célibaire, sans enfant, c’est plus simple. » Il se permet même de préparer un BTS en ressources humaines en parallèle, qu’il révise parfois sur les moments calmes de ses gardes.

D’autres font carrément preuve de prouesses organisationnelles. Du haut de ses 22 ans, Arthur ne cumule pas deux, ni trois mais quatre activités : CEO par intérim de la start-up Optimiz Construction, investisseur dans le fonds étudiant G Ventures, responsable speaker chez TEDxSkemaParis et secrétaire général d’un conglomérat d’associations de cette même école de commerce. « La clé du succès pour cumuler ces activités est la discipline. Il compartimente au quart d’heure près. Une règle : ne jamais travailler après minuit.

Ce que son agenda ne dit pas est qu’il tient à sortir presque tous les soirs. Côté nourriture, au moins un repas bien équilibré par jour, « pour tenir la pression »« Et je ne transige pas sur mes six heures de sommeil ! Sinon, je ne suis pas productif. » Son astuce pour gagner deux minutes de charge mentale ? Tous les jours des vêtements similaires.

« Quand je m’ennuie, je perds mon temps. » Arthur explique avoir très tôt perdu des proches, développant une conscience aiguë de la mort, et donc du temps qui passe. « Je peux mourir demain alors j’ai besoin d’être productif. Et puis, courir après plusieurs activités, ça stimule l’esprit. »

Cette facilité qu’a cette génération à passer d’une activité à l’autre a une vertu : leur permettre d’explorer leurs envies, une passion. Pour Linda, la coach sportive, pas question de s’arrêter en si bon chemin : « Maintenant que je me suis découvert une carrière sportive, il y a d’autres choses que j’ai envie de découvrir. Je ne pourrai pas m’arrêter. »

Source : Florent Vairet – Publié le 8 juil. 2022https://start.lesechos.fr/travailler-mieux/metiers-reconversion/pour-tromper-lennui-au-travail-ils-cumulent-2-3-voire-4-jobs-1775537#utm_source=newsletter&utm_medium=email&utm_campaign=nl_start_hebdo&utm_content=20220710&xtor=EPR-5090-[20220710]

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