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Témoignage d’Elisa Rojas, avocate d’une société plus inclusive

Elisa Rojas, portrait d'une avocate inclusive

Avocate au barreau de Paris, la Franco-Chilienne Elisa Rojas est connue pour son militantisme pour les droits des femmes et des personnes en situation de handicap, qu’elle défend bec et ongles sur Twitter. Sa maladie génétique rare, qui lui impose de se déplacer en fauteuil roulant, ne l’aura pas empêchée de réaliser son projet professionnel, même si les mécanismes d’exclusion de la société lui mettent des bâtons dans les roues de son quotidien. La publication de son ouvrage au genre hybride « Mister T & moi » (Ed. Marabout, novembre 2020), est l’occasion pour elle de revenir sur son parcours, et de rappeler les discriminations que subissent encore et toujours les handicapé·e·s dans leurs études et le monde du travail. Portrait.

L’interview se déroule en visio. Avec la pandémie, Elisa Rojas limite ses contacts avec l’extérieur, restant le plus possible confinée dans son appartement parisien. De l’autre côté de l’écran, elle nous accueille dans son salon, égayé par des tableaux colorés. Armée de biscuits et d’une tasse de boisson chaude, Elisa répond à nos questions à l’heure de sa pause-goûter. Prendre des forces est une bonne idée avant de se lancer dans le récit de son parcours, semé d’obstacles. Car à 41 ans, l’avocate au barreau de Paris doit surtout son succès à un miracle fait de persévérance, de bonnes rencontres et… d’un peu de chance. Caractère obstiné, militante désormais chevronnée, Elisa Rojas ne se lasse pas de se lancer de nouveaux défis. Fauteuil roulant ou non.

Le temps d’un livre oscillant entre « comédie romantique et conte cruel », « roman d’apprentissage » et autobiographie, Elisa Rojas a troqué sa robe d’avocate pour la plume de l’écrivaine, en publiant Mister T & moi en novembre 2020. « J’aime partir de situations concrètes, tirées de ma vie personnelle pour élargir la réflexion. » En nous confiant, sur le papier, son histoire d’amour à sens unique avec T., elle partage un propos politique sur le quotidien des femmes handicapées à qui l’on colle l’étiquette d’ ”asexuées”. Un de ses nouveaux combats.

C’est une activité complète, riche et puissante : on gagne, on perd, parfois dans la même journée on passe de la joie au désespoir…

Car avec plus de 18 000 followers sur Twitter, et de nombreuses saillies médiatiques à son actif – notamment contre les opérations de communication du gouvernement comme le DuoDay – Elisa est une activiste qui n’a ni sa langue ni son stylo dans la poche. « J’ai toujours eu envie d’écrire. Je me souviens même avoir parlé à ma prof de français de l’idée de faire un feuilleton sur ma famille, à la Isabel Allende (célèbre romancière chilienne NDLR), mais je m’en suis sentie incapable. Cela m’a pris du temps pour prendre confiance en moi, l’entraînement avec mon blog a été une bonne porte d’entrée pour ensuite réussir à écrire ce livre. Je crois beaucoup aux choses qui mûrissent avec le temps. »

C’est en 2013, avec son blog « Aux marches du palais », que l’avocate commence à dénoncer les problèmes d’accessibilité qu’elle rencontre dans son quotidien professionnel. « Je voulais exercer pleinement mon métier, plaider, il était hors de question que je reste chez moi à faire du conseil. » Alors, faisant fi des difficultés, la jeune avocate choisira de se spécialiser dans le contentieux. « Même si cela nécessite beaucoup de déplacements, car c’est une activité complète, riche et puissante : on gagne, on perd, parfois dans la même journée on passe de la joie au désespoir… C’est une nécessité pour moi de vivre des choses fortes. »

« Cela va être compliqué »

Se battre pour accéder à ses études, son métier, sa spécialité… pour celle atteinte d’une maladie génétique rare, rien n’a été facile. « De la maternelle jusqu’au CM1 j’étais en école spécialisée pour les enfants en situation de handicap, puis je suis passée en école ordinaire. Pour certaines équipes pédagogiques ma présence posait problème, elles étaient à l’affût de la moindre difficulté qui pourrait leur permettre de dire que je devais revenir dans le spécialisé. » À l’époque, il n’existe pas d’auxiliaire de vie scolaire, ce sont ses camarades de classe qui l’aident à franchir les obstacles des établissements, jamais totalement accessibles. « J’ai passé des années d’études sans pouvoir aller aux toilettes. Je ne sais pas comment j’ai pu tenir. Je crois que l’idée de renoncer à ma scolarité à cause de ce genre de choses m’était insupportable. »

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« Cela va être compliqué. » Ces mots, Elisa ne sait plus combien de fois elle les a entendus au cours de son parcours. Cette manière polie de lui refuser des accès à cause d’un fauteuil roulant jugé encombrant, la fait encore bouillonner. Au lycée, la jeune fille rêvait de s’orienter dans les études d’art. « On a essayé de m’y faire renoncer car la salle était au dernier étage, qui n’était pas desservie par l’ascenseurMes parents m’ont heureusement toujours soutenue dans mes choix d’orientation », précise-t-elle comme un soulagement. À cette époque, on conseille plutôt à sa mère de l’inscrire en CAP. « Quand on a un handicap, on veut absolument nous orienter vers les filières technologiquesEt plus on avance dans les niveaux d’études et moins il y a d’élèves handicapés, tout est fait pour nous décourager. »

« Les personnes handicapées qui ne trouvent pas de travail reçoivent une allocation d’un montant inférieur au seuil de pauvreté. C’est être condamné à survivre »

Au lycée, c’est la rencontre avec une professeure d’histoire qui fera la différence. « Elle m’a conseillée de m’inscrire en droit. Finalement, j’étais meilleure en dissertation qu’en arts plastiques, et elle a trouvé que le côté carré et rigide du droit me correspondait, ce qui est vrai, j’aime les choses structurées, ça me rassure. Je m’intéressais depuis toujours à la politique et de plus en plus à l’actualité, alors je me suis inscrite en droit à Paris 1. » L’étudiante choisit ensuite le métier d’avocate pour « défendre ses idées », mais aussi « transformer tout ce qu’on m’avait pointé comme défauts en qualités professionnelles : rigidité, convictions fortes, savoir s’imposer, être directive… On reproche la dureté aux femmes, mais le travail d’avocate c’est de tenir une position, donc dans ce cas c’est un atout. »

À l’université, Elisa se heurte aussi à quelques problèmes d’accessibilité, « mais les enseignants estimaient que si j’étais arrivée jusque-là c’est que j’avais les compétences. » Les difficultés reviennent pour trouver un stage, puis un emploi. « C’est pareil dans tous les secteurs : on vous rejette, il y a un vrai manque d’accessibilité. Dans son rapport annuel, le Défenseur des droits pointe que le premier motif de discrimination est le handicap, et que le premier motif de saisine c’est le travail. C’est problématique car les personnes handicapées qui ne trouvent pas de travail reçoivent une allocation d’un montant inférieur au seuil de pauvreté (902 euros, contre 1 228 euros à date NDLR). C’est être condamné à survivre. » Face aux portes fermées, Elisa s’essaie à les forcer. « Parfois, pour obtenir plus de réponses, je posais ma candidature sans mentionner mon handicap… Mais le problème se posait ensuite pour accéder aux locaux. Les recruteurs ne prenaient pas la peine de réfléchir à des solutions et se contentaient de dire que cela serait trop compliqué », se souvient-t-elle, excédée. L’étudiante réussit à trouver des stages, mais en engageant une aide humaine pour l’aider lors des déplacements dans des cabinets ou tribunaux. La jeune diplômée reste un an et demi au chômage, avant de travailler à Paris à la Cour Nationale du droit d’asile pour l’Ordre des avocats. Un poste qui lui permet de prêter serment en 2007.

La passion avant l’argent

Après l’Ordre des avocats, où elle touche une « bonne rémunération », Elisa Rojas s’engage dans le droit du travail dans un cabinet spécialisé. L’expérience dure un peu plus de 5 ans. « C’était mal payé, j’en avais assez d’être exploitée alors je me suis installée à mon compte. » Dans son livre, la quadra confie : « à chaque changement professionnel jusqu’ici, j’y ai perdu financièrement mais je me suis rapprochée un peu plus de ce qui me plaît vraiment ». En face de nous, la militante confirme. « C’est tout à fait vrai ! L’argent ne m’intéresse pas, il me faut avant tout quelque chose de satisfaisant intellectuellement. Ces dernières années j’ai mis beaucoup d’énergie dans le militantisme, sans me préoccuper de garder une activité stable. »

Mais aujourd’hui, son cabinet se porte pâle. « La situation est difficile avec la crise sanitaire, avoue-t-elle, mais cela a commencé depuis les réformes du droit de travail de Hollande et Macron, ma clientèle en a été impactée et la rémunération ne correspond plus au travail accompli. Je m’occupe de contentieux, de droit du travail du côté des salariés. Je fais de l’aide juridictionnelle pour des affaires d’expulsions de logement ou encore des procédures de contestation de dossiers MDPH, mais financièrement je vais sûrement devoir renoncer à la partie aide juridictionnelle de mon activité », regrette-t-elle. « C’est ce qui se passe quand on défend des particuliers et des pauvres », sourit ironiquement celle qui se décrit comme « une pessimiste joyeuse ».

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Semer la graine de la révolte

Aujourd’hui le discours pour convaincre les entreprises d’embaucher des salariés en situation de handicap est essentialisant, caritatif. On leur vend l’idée que la personne sera davantage corvéable

En dehors du tribunal, Elisa utilise sa voix pour défendre les droits des personnes en situation de handicap, dès 2004 avec sa lettre au Téléthon, publiée dans Le Monde pour dénoncer les représentations stéréotypées et “misérabilistes” que véhiculent cette émission qu’elle qualifie de “racoleuse”. Un coup de gueule osé, dont la jeune femme était alors loin d’imaginer la portée et qui signe le début de son activisme public. « Le fait d’occuper des espaces où l’on ne vous attend pas, où l’on veut que vous en disparaissiez, c’est en-soi du militantisme. Mes études étaient déjà du militantisme », souligne l’ancienne élève obstinée. En 2015, elle participe au collectif « Non au report », réclamant que la mise aux normes d’accessibilité des lieux publics ne soit pas remise à plus tard. De cette expérience naitra le CLHEE (collectif Luttes et handicaps pour l’égalité et l’émancipation) qu’elle co-fonde, pour lutter contre le “validisme” de la société. Un terme que l’avocate définit comme « un système d’oppression qui érige les personnes valides en normes et infériorise les personnes handicapées, les déshumanise. Comme tous les systèmes d’oppressions, il repose sur un ensemble de représentations qui sont fausses, biaisées, stéréotypées, et viennent justifier la façon dont vous êtes traité socialement et les politiques menées à votre égard. »

Quand on lui demande comment elle changerait la société pour plus d’inclusivité, Elisa Rojas sait bien que là aussi, tout est compliqué. « Il n’y a pas de solution de facilité, c’est structurel. Sans réflexion sur les discriminations, sur le système économique capitaliste, sur la valeur du travail et son mode d’évaluation, sur les injonctions à la productivité, rien ne pourra efficacement permettre aux personnes handicapées de travailler dans de bonnes conditions », analyse-t-elle. Quid des quotas ? « Il faudrait déjà qu’ils soient respectés pour pouvoir en mesurer les effets ». Cinglante. Son constat est réprobateur : « Aujourd’hui le discours pour convaincre les entreprises d’embaucher des salariés en situation de handicap est essentialisant, caritatifOn leur vend l’idée que la personne sera davantage corvéable ou que cela peut apporter un supplément d’âme à l’entreprise. »

Éternelle révoltée, Elisa Rojas admet « se reposer rarement. Je m’ennuie vite, j’ai besoin de faire plusieurs choses à la fois… Et ensuite je me retrouve débordée ! Ce n’est probablement pas un rapport très sain au travail ! » Avocate, militante, et désormais écrivaine en pleine campagne de promotion de son livre, l’hyperactive occupe le terrain. Mais si on l’interroge sur la fonction de rôle model qu’elle pourrait endosser, elle la refuse. « Je ne cherche pas à être “inspirante”, ce serait trop de pression et je ne suis pas à l’aise avec ces étiquettes qu’aiment coller les médias féministes. Je souhaite simplement faire réfléchir et comme j’aime le dire souvent : semer la graine de la révolte. »

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Photos par Thomas Decamps pour WTTJ
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